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Oleksandra Matviichuk, Docteur honoris causa : retour sur une cérémonie émouvante

Publié le 2 juillet 2026 Mis à jour le 2 juillet 2026
Vignette DHC 2026 facdroit
Vignette DHC 2026 facdroit

Le 25 juin 2026, l’amphithéâtre Huvelin a accueilli une cérémonie d’une portée particulière pour l’Université Jean Moulin Lyon 3. Sur proposition de la Faculté de droit, l’Université a remis le titre et les insignes de Docteur honoris causa à Oleksandra Matviichuk, avocate ukrainienne, présidente du Centre pour les libertés civiles et colauréate du prix Nobel de la paix 2022. À travers cette distinction, l’Université a rendu hommage à une personnalité dont l’engagement place le droit, la justice et la dignité humaine au centre du combat mené par l’Ukraine.

La cérémonie s’est tenue en présence de Mohammed Benlahsen, recteur délégué pour l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation en Auvergne-Rhône-Alpes, de M. Serhii Esaulov, consul général d’Ukraine, de Gilles Bonnet, président de l’Université Jean Moulin Lyon 3, d’Olivier Gout, doyen de la Faculté de droit, ainsi que de nombreux représentants du monde universitaire, judiciaire et consulaire. Elle a pris place dans une journée entièrement consacrée à la solidarité avec le peuple et l’État ukrainiens.
 
Chaire DHC

Quelques instants avant la remise des insignes, l’Université Jean Moulin Lyon 3 avait signé son adhésion à la Global Coalition of Ukrainian Studies, initiative internationale destinée à renforcer la place des études ukrainiennes dans l’enseignement supérieur et la recherche. M. Serhii Esaulov a rappelé, à cette occasion, l’importance de cette démarche. Étudier l’Ukraine ne signifie pas seulement l’aborder à travers la guerre, ni la lire depuis un autre prisme que le sien. C’est reconnaître un État européen à part entière, avec son histoire, sa langue, sa culture, ses traditions juridiques et intellectuelles. Dans un contexte où l’agression russe s’accompagne aussi d’une tentative de négation de l’identité ukrainienne, la connaissance devient elle-même un acte de résistance.

Cette entrée dans la Global Coalition of Ukrainian Studies et la remise du Doctorat honoris causa formaient ainsi deux gestes complémentaires. Le premier engage l’Université dans le développement des savoirs sur l’Ukraine ; le second honore une femme qui, depuis des années, recueille les preuves, documente les crimes et défend les victimes. Ensemble, ils ont donné à cette journée une signification claire : la solidarité universitaire ne se limite pas à l’expression d’un soutien. Elle se construit aussi dans l’enseignement, la recherche, la transmission et la défense du droit.

Remise DHC


Olivier Gout et Oleksandra Matviichuk

Le parcours d’Oleksandra Matviichuk donne à cette distinction une résonance singulière. Engagée lors de la Révolution de la dignité, à travers l’initiative Euromaidan SOS, elle participe depuis 2014 à la documentation des violations des droits humains commises en Crimée et dans le Donbass. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, le Centre pour les libertés civiles contribue à recueillir témoignages et preuves sur les crimes commis contre les populations civiles. Ce travail, patient et rigoureux, rappelle une évidence souvent fragile en temps de guerre : sans établissement des faits, il ne peut y avoir de responsabilité ; sans responsabilité, il ne peut y avoir de justice.

 

Le droit face à la guerre

Les discours prononcés au cours de la cérémonie ont rappelé, chacun à leur manière, la modestie d’un geste universitaire face à la violence de la guerre. Gilles Bonnet a souligné avec force que l’Université française ne parle pas depuis le même lieu que celles et ceux qui vivent les bombardements, les disparitions, les tortures et l’exil. Mais la solennité de la cérémonie, loin d’être un simple apparat, exprimait précisément cette distance : elle disait le respect, l’humilité et la solidarité d’une communauté universitaire consciente de ce qui se joue en Ukraine.

Pour la Faculté de droit, cette remise de doctorat honoris causa s’inscrit dans une histoire et dans une responsabilité. Olivier Gout a replacé cette distinction dans le prolongement des 150 ans de la Faculté, célébrés en 2025. Cette année anniversaire avait permis de rappeler le rôle des grandes figures lyonnaises du droit, attachées à l’universalisme, à la justice, au progrès social et à l’État de droit. En proposant de distinguer Oleksandra Matviichuk, la Faculté a choisi de relier cet héritage à une exigence contemporaine : défendre le droit international lorsque celui-ci est mis à l’épreuve par la guerre.

Cette exigence n’est pas seulement symbolique. Dès 2022, la Faculté de droit s’est engagée, aux côtés du Barreau de Lyon, en faveur de la création d’un tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine. Portée notamment par Mathilde Philip et par Me Marie-Josèphe Laurent, alors bâtonnière de Lyon, cette mobilisation a contribué à faire avancer une conviction : la justice internationale doit pouvoir répondre non seulement aux crimes commis dans la guerre, mais aussi au crime de la guerre elle-même. Le travail d’Oleksandra Matviichuk rejoint pleinement cette perspective, en rappelant que la documentation des crimes, le recueil des témoignages et la préservation des preuves sont les premières conditions d’une justice possible.

La cérémonie a également pris une résonance particulière à Lyon. Dans son éloge, Mathilde Philip a rappelé le lien entre l’histoire de la ville, la mémoire de la Résistance et l’exigence contemporaine de justice internationale. Lyon fut un haut lieu de la Résistance ; elle fut aussi la ville du procès de Klaus Barbie, premier procès en France pour crime contre l’humanité. Cette mémoire continue d’irriguer les engagements de la Faculté, notamment à travers ses liens avec la Maison d’Izieu ou les travaux menés autour des procès internationaux et des crimes de masse. La venue d’Oleksandra Matviichuk a ainsi relié l’histoire locale de la justice et de la mémoire aux défis actuels du droit international.
 
Mathilde Philip

Au-delà des institutions et des qualifications juridiques, plusieurs interventions ont insisté sur ce que le droit doit préserver : des vies, des visages, des voix, des histoires. Derrière les chiffres et les dossiers, il y a des victimes qu’il faut empêcher de disparaître une seconde fois dans le silence. C’est l’une des forces du combat mené par Oleksandra Matviichuk : transformer la documentation en exigence de justice, et refuser que les crimes soient effacés par l’oubli, la propagande ou l’impunité.

En clôturant la cérémonie, Mohammed Benlahsen a donné à cet hommage une portée plus large encore. Il a rappelé que certains noms deviennent des exigences. Résister, dans cette perspective, ne consiste pas seulement à s’opposer ; c’est continuer à tenir, à penser, à transmettre, à refuser l’effacement et le mensonge. L’Université a ici un rôle essentiel : préserver des lieux où les faits peuvent être établis, où les mots peuvent être pesés, où la complexité peut encore être pensée.

En remettant à Oleksandra Matviichuk le titre de Docteur honoris causa, l’Université Jean Moulin Lyon 3 n’a pas seulement salué un parcours exceptionnel. Elle a affirmé une conviction : face à la guerre, le droit ne peut rester à distance du monde. Il doit établir les faits, nommer les crimes, préserver les preuves, transmettre la mémoire et ouvrir la possibilité de la justice. Dans l’amphithéâtre Huvelin, cette distinction a rappelé que former des juristes, c’est aussi leur apprendre que le droit engage une responsabilité devant l’histoire.